L’arrivée de la réservation obligatoire dans les TER, une logique contraire à l’intérêt du voyageur et au service public

Deux conceptions de l’accès au train s’opposent en Europe : une dite de train ouvert, accessible sans réservation, suivie notamment dans les pays germanophones, et l’autre dite de train fermé, où l’accès aux trains de grandes lignes est soumis à l’obligation de réserver sa place, suivie notamment en Espagne et en Italie.

La SNCF a adopté la seconde de ces logiques. Jusqu’à l’arrivée du TGV en 1981, les trains de grandes lignes étaient accessibles sans réservation, avec un billet ouvert valable deux mois, et comme unique obligation de le composter le jour du départ. Le TGV et son concept de « train-avion » a chamboulé cette logique et sa montée en charge s’est accompagnée de l’arrivée de la réservation obligatoire, hormis la parenthèse des TGV verts, trains d’heure creuse accessibles sans réservation mis en place de manière éphémère dans les années 1990, et du cas particulier bien anecdotique des TER GV dans les Hauts-de-France.

A partir de 2003, avec l’arrivée des voitures rénovées dites « Corail Téoz », la réservation obligatoire s’étend aux principaux trains de grandes lignes classiques. Cela concerne les lignes Paris – Clermont-Ferrand, Paris – Limoges – Toulouse, Bordeaux – Marseille et Paris – Nancy – Strasbourg (cette dernière a basculé vers le TGV en 2007). Aujourd’hui, la très grande majorité des trains de longue distance est donc soumise à l’obligation de réserver.

Cette situation semble désormais se généraliser, pour désormais concerner également certains TER. L’an dernier en effet, la SNCF et le Conseil régional de Normandie ont instauré la réservation obligatoire sur les TER entre Paris et la Normandie (Caen – Cherbourg et Rouen – Le Havre). Et cette année, rebelote en Région Grand Est : à compter du 6 juillet, le voyageur qui emprunte les TER Vallée de la Marne (la ligne 1) et Paris – Mulhouse (la ligne 4) a l’obligation de réserver sa place avec, pour l’usager occasionnel, l’obligation d’une place assignée ; de plus, dans les Hauts-de-France et en Auvergne Rhône-Alpes, les exécutifs régionaux disent réfléchir à l’introduction d’une mesure similaire.

Progressivement, les TER de longue distance sont donc gagnés par la logique de la réservation obligatoire. Comme certains tarifs réduits sont contingentés, et que dans certaines gares parisiennes, l’accès est fermé deux minutes avant le départ, on peut même parler d’un processus d’avionnisation à pas feutrés du TER de longue distance.

Les associations d’usagers, en particulier ADULT (Association de Défense des Usagers de la Ligne TER de la Vallée de la Marne en Champagne Ardennes), sont opposées à cette évolution, et à raison.

Car à l’évidence, l’obligation de réserver génère une contrainte pour le voyageur, une complexité (la nécessité d’échanger le billet si on prend le train suivant) et une source de contentieux, avec la verbalisation du voyageur qui emprunte le « mauvais » train ; un communicant de la Région Grand Est admet en creux ce manque de flexibilité, lorsqu’il déclare qu’il restera une voiture « qui sera sans réservation, avec emplacement libre, pour permettre d’avoir un peu de souplesse [sic] ».

L’usager du train perd le sentiment de liberté qui est l’un des points forts de ce moyen de transport, un point d’autant plus gênant que la voiture particulière, principal concurrent du train régional, se distingue précisément par sa flexibilité et sa disponibilité permanentes.

La Région Grand Est justifie la mesure par le fait « de donner aux usagers la garantie d’avoir une place, de mieux gérer les flux et de donner les informations aux voyageurs en cas d’aléas ». Objection de bon sens : c’est la possibilité de réserver qui confère la garantie de place assise, pas son caractère obligatoire …

Quant à la gestion des flux, dans son principe, la réservation obligatoire permet en effet d’éviter la situation de surcharge : dès la totalité des places réservée, plus aucune place n’est vendue ce qui permet d’éviter l’arrivée de voyageurs en surnombre et donc, effectivement, de « mieux gérer le flux ». Mais en contrepartie, le voyageur qui trouve un train complet est obligé soit de décaler ou d’avancer son voyage, soit d’y renoncer, soit d’emprunter un autre moyen de transport, ce qui ne va pas vraiment dans le sens d’un doublement du trafic ferroviaire, objectif proclamé de la SNCF. Celle-ci s’affranchit dès lors de l’obligation de transporter, caractéristique du service public de transport.

Surtout, dans un contexte où la SNCF ne sait pas répondre à une demande qui croît beaucoup plus que prévu, la réservation obligatoire permet de réguler la demande en fonction des limites de l’offre, et donc, de contingenter le trafic, selon une logique malthusienne.

Par cette mesure, les Conseils régionaux et la SNCF perpétuent la culture du train rare et lourd. Le développement massif du transport ferroviaire implique de rompre avec cette logique, et d’adopter le principe du cadencement systématique : prendre le train ne doit pas devenir pas aussi compliqué que de prendre l’avion, mais doit rester simple que de prendre le métro.

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Vous pouvez signer la pétition de ADULT contre la réservation obligatoire : https://www.change.org/p/non-a-la-reservation-obligatoire-dans-les-ter/

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