Le Forum Vies Mobiles (l’institut de recherche créé par SNCF) a présenté les résultats de l’enquête Cabines, une analyse inédite des usages de l’aviation commerciale en France combinant questionnaire représentatif (1 038 personnes) et entretiens approfondis. Voici ce que nous en retenons, notamment au prisme du train.
Une pratique minoritaire et très concentrée
La première leçon de l’étude est peut-être la plus contre-intuitive : voler est encore une pratique minoritaire. Entre 2022 et 2024, 50,6 % des Français n’ont pris aucun vol. Parmi ceux qui ont volé, les usages sont extrêmement concentrés : 20 % des passagers ont réalisé 76,1 % des vols, et 16,6 % des Français (les « voyageurs réguliers et hypermobiles ») concentrent 72,1 % des distances parcourues.
Cette concentration est encore plus marquée pour les vols professionnels : les 10 % des voyageurs d’affaires les plus actifs concentrent 95 % des vols pour motif pro. Le voyage d’affaires fonctionne comme un véritable « booster » de l’aéromobilité individuelle, cumulé aux voyages de loisirs.
Sur le plan climatique, ce sont les vols long-courriers, minoritaires en nombre (26,3 % des vols), qui concentrent l’essentiel des émissions : selon la DGAC, l’international long-courrier représente 48,6 % des émissions de GES de l’aviation française, contre 31,1 % pour le moyen-courrier.
L’Europe du Sud comme destination reine : une ouverture pour le train
La géographie des destinations aériennes est directement parlante pour nous : l’Europe du Sud concentre à elle seule 29,5 % des passagers aériens, toutes catégories sociales confondues. Elle constitue la première destination de loisirs quelle que soit la tranche de revenus (entre 37 % et 41 % des vols de loisirs selon les niveaux de revenus).
C’est précisément là que le train a un rôle à jouer. L’Espagne, l’Italie, le Portugal sont des destinations accessibles en train depuis la France – à condition d’y investir davantage en termes d’offre, de fréquences et de tarifs. L’étude confirme que la très grande majorité des vols vers l’Europe du Sud relèvent du loisir (66,6 %) : ce sont des voyages substituables par le rail, contrairement aux vols vers l’Asie ou l’Amérique du Nord.
Une démocratisation en trompe-l’œil – et une mauvaise image du prix du train
L’étude déconstruit le mythe de la « démocratisation » de l’avion par le low-cost. Si les compagnies à bas coûts ont bien été expérimentées par 59,1 % des voyageurs, le recours à ces compagnies augmente avec les revenus : 33,6 % des ménages les plus modestes (moins de 1 500 €/mois) y ont eu recours, contre 74,7 % des ménages aisés (plus de 6 000 €/mois). Le low-cost n’a pas effacé les inégalités – il les a simplement déplacées vers une intensification des usages chez les plus aisés.
Point crucial pour nous : l’enquête révèle que le transport aérien est perçu comme coûteux – le coût arrive en troisième position dans les adjectifs spontanés pour qualifier l’avion. Et pourtant, les Français ont une représentation négative du prix du train, perçu comme plus cher que l’avion. Cette perception erronée constitue un frein réel au report modal. Elle appelle un travail de communication et de lisibilité tarifaire.
Les pratiques se construisent jeune : une leçon pour les voyages scolaires
L’étude montre que prendre l’avion avant 18 ans multiplie par quatre la probabilité de voler à l’âge adulte. Les voyages scolaires et universitaires jouent un rôle structurant dans l’ancrage de l’aéromobilité. Les chercheurs recommandent explicitement de promouvoir des séjours scolaires et universitaires réalisables en train plutôt qu’en avion, sans remettre en cause les objectifs pédagogiques. C’est un argument supplémentaire pour des offres spécifiques à destination du monde éducatif.
Politiques publiques : le train comme mesure phare
Sur les douze mesures de politique publique soumises aux répondants, « Rendre le train moins cher que l’avion » est de loin la plus plébiscité (score moyen de soutien : 8,4/9). Elle devance toutes les autres mesures de régulation directe. Ce résultat est remarquable : même les grands voyageurs (pourtant très réticents à toute régulation) soutiennent majoritairement cette mesure, car elle ne les contraint pas directement.
C’est ici que se joue une tension importante que l’étude met bien en lumière. Les mesures les plus efficaces climatiquement (quotas individuels, taxation des vols de loisirs) sont aussi les plus rejetées, précisément parce qu’elles sont perçues comme injustes socialement. Les répondants eux-mêmes l’articulent clairement : taxer les billets ou instaurer des quotas, c’est pénaliser la classe moyenne et les classes populaires, qui ont moins les moyens de contourner ces mesures, pendant que les plus aisés continueront à voler ou trouveront des moyens de détourner les quotas (faire passer des voyages de loisirs en déplacements professionnels, par exemple).
L’étude propose une piste pour dépasser ce dilemme : plutôt que des quotas individuels difficiles à contrôler, instaurer des quotas de vols par organisation (entreprises, administrations, institutions), en visant d’abord les voyages professionnels, beaucoup plus concentrés et plus faciles à réglementer. Cela inciterait les employeurs à recourir davantage au train et à la visioconférence, sans peser directement sur les voyages personnels.
La baisse du prix du train s’inscrit dans cette logique de justice sociale : c’est une mesure qui bénéficie à tous, rend une alternative crédible, et ne punit pas les moins mobiles.
Ce que nous en retenons
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Les trajets vers l’Europe du Sud : première destination aérienne des Français, sont les plus substituables par le train, à condition de développer l’offre et de la rendre lisible et accessible.
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La perception que le train est plus cher que l’avion est un obstacle réel, qui dépasse la réalité tarifaire : il y a un enjeu de communication et de simplification.
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Parmi toutes les politiques possibles, rendre le train moins cher est la seule qui bénéficie d’un large consensus, y compris chez les voyageurs fréquents.
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La justice sociale est au cœur du débat sur la régulation : toute politique qui pénalise les voyageurs occasionnels et les classes populaires sans toucher aux hypermobiles aisés est vouée à l’échec politique. Le train abordable est précisément la réponse à cette exigence.

Enquête Cabines, Yoann Demoli & Pierre Lannoy, Forum Vies Mobiles, avril 2026. Sources DGAC 2024.
